31ème dimanche du temps ordinaire

Homélie 31ème dimanche du temps ordinaire – année B – 4 novembre 2018

Lectures :  Dt  6,2-6      Ps 17      He 7,23-28       Mc 12, 28b-34

                  La question du scribe est classique chez les rabbins :  » Quel est le premier de tous les commandements ?  » : la loi juive possède 613 commandements (répartis en365 sous la forme négative ‘tu ne tueras pas’ autant que de jours de l’année), 248 commandements positifs ‘honore ton père et ta mère » nombre d’éléments composant le corps humain) La tradition a proposé un système de priorités, pour dégager le précepte fondamental sur lequel construire sa vie…Cela donne une vraie dynamique pour les angoissés comme les fourmis mais aussi  pour les solaires comme les cigales.  » Tu aimeras  » toute la loi qui donne la vie repose sur cette alliance : Tu aimeras Dieu parce qu’il t’aime et que tu es créé à son image. Il y a une réciprocité d’amour.  Tu aimeras ton prochain comme toi-même… Pas de commandement plus grand que ceux-là. De plus le scribe en rajoute une couche encore dans le sens de la hiérarchie : les démarches cultuelles et sacramentelles (aller à la messe comme ce matin) sont moins importantes que cet impératif catégorique : aimer. Je suis toujours impressionné enfin par  le côté absolu de ce qu’engage l’amour  » de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force « …comme s’il était possible d’être rapidement unifié et tout mobiliser en nous quand il s’agissait d’aimer…

                  Je vis pourtant comme une tension très forte en moi : cet appel à aimer Dieu et mon prochain me mobilise vraiment et en même temps, dès que j’aime, je deviens vulnérable; dès que j’entre en vrai dialogue avec mon voisin, je suis affecté par la douceur de sa voix ou je suis saisi de compassion par l’épreuve physique ou morale qu’il traverse… On me demande d’être performant, efficace, conquérant (et je peux l’être)  et en même temps je n’arrive pas à aller jusqu’au bout de ce que je dois faire parce que je suis angoissé par mon portable que je maîtrise mal ou par le robot de la cuisine qui est tellement performant que je n’ose pas l’utiliser même pour des choses simples…J’ai alors bien besoin d’aide, de faire avec un autre qui me permet de traverser ma vulnérabilité et l’on se rencontre à un niveau beaucoup plus profond…Aimer ouvre en moi des brèches de vulnérabilité et il faut une grande confiance en l’autre pour que mon voisin n’en profite pas pour m’écraser quand je suis fragile… On a des souvenirs d’école très difficiles où je peux devenir souffre-douleur dans une classe ou une cour de récréation, être obligé de trouver des grands qui me protègent ou être paralysé par des paroles ou des gestes qui m’atteignent dans mon identité…

                  Quand je peux accueillir les uns ou les autres avec ses vulnérabilités, ses différences, ses handicaps, je libère une énergie impressionnante en moi pour aimer au lieu de me protéger du regard de l’autre : il est béni de Dieu comme moi. Quand je  choisis de dire d’abord ce que je vois de bien chez l’autre, de prononcer une parole de bienveillance et non une parole qui blesse, je vais pouvoir le rencontrer dans ce qu’il a de plus vivant et construire mon amitié avec bonheur…Quand je fais l’expérience que je ne pourrai pas changer l’autre, ni son histoire avec son papa et sa maman, ni sa façon de ne pas dire toute la vérité immédiatement, je dois passer à un autre niveau :  prendre du recul pour ne pas faire la tête, me faire aider et en parler, prier Jésus, Marie, Joseph pour sortir de cette impasse et croire qu’il est possible de vivre avec cette limite et qu’il y a encore tellement de choses magnifiques à découvrir si je l’accueille avec sa blessure…

                  Quand Jésus nous ouvre le chemin de l’amour, il se montre vulnérable devant les larmes de la veuve qui enterre son fils unique, confiant pour laisser pousser ensemble l’ivraie et le bon grain, croyant en son Père dans la tempête pour demander à Pierre de le rejoindre sur les eaux en furie.

                   Seigneur, donne-moi ton Esprit quand l’amour me fragilise pour que je n’aie pas peur d’aimer. Donne-moi ton Esprit pour oser aimer comme  tu m’aimes.

Claude Charvet sj