5ème dimanche de Carême

Homélie: 5ème dimanche de Carême – année C – 7 avril 2019

Lectures :  Is 43, 16-21   Ps 125 Ph 3, 8-14      Jn 8,1-11

                    Frères et sœurs, qui de nous n’est pas saisi par cette rencontre dramatique de Jésus et de la femme adultère ? Qui de nous n’est pas touché par la violence de la condamnation qui pesait sur elle en raison de la Loi ? Qui ne s’est pas retrouvé une fois ou l’autre dans la peau de cette femme ou au contraire parmi ses accusateurs, nous qui sommes si rapides à juger, à repérer les manques et les différences ? Et comment ne pas être impressionné par le silence de Jésus écrivant sur le sable, alors que tous attendent de lui une sentence pour condamner cette femme ? Il y aurait tant de choses à dire à partir de un texte magnifique ! Mais je voudrais simplement parler de l’accueil et du regard de Jésus. Car cet accueil et ce regard, c’est ceux qu’il porte sur chacun d’entre nous.

                    L’évangile nous dit que l’intention des pharisiens, en présentant cette femme à Jésus, est de le tenter pour pouvoir l’accuser. Car le piège est évident. En effet, la loi juive (cf. Lev.20, 13 et Dt 22, 22) prescrivait la lapidation pour l’adultère. Si Jésus prononce une sentence de miséricorde, les pharisiens l’exploiteront comme violation à la loi divine, donc en contradiction avec ce qu’il prétend être : le Fils de Dieu ; il serait alors lui-même passible de mort. Mais d’autre part, la loi civile des romains interdisait aux Juifs de procéder à une exécution capitale (cf. Jn 18, 31) ; et donc, si Jésus prononce une sentence de mort, en cohérence avec la loi de Moïse, les Juifs pourront rapporter au pouvoir romain cette infraction ; Jésus encore une fois serait alors passible de mort. Le choix où Jésus semble acculé donc le suivant : ou violer la loi divine en usant de miséricorde, ou violer la loi civile en se prononçant en faveur la loi divine… En fait, le sort de la femme est totalement indifférent aux juifs ; qu’elle meure ou qu’elle vive, peu leur importe. Ce qu’ils veulent, c’est faire mourir Jésus.

                    Et voilà que Jésus ne répond pas ! Est-ce que cela veut dire que la situation de cette femme ne l’intéresse pas ? Est-ce qu’il fait semblant de n’avoir pas entendu ? Ou est-ce qu’il fait semblant de laisser croire que cette femme n’aurait rien fait ? Nous voyons bien que non. Jésus renvoie chacun à sa propre responsabilité, et à son propre regard sur les autres : « Que celui qui n’a jamais pêché, celui qui ne ressemble en rien à cette femme, lui jette la première pierre ».

                    Cela nous pousse à réfléchir sur la manière dont nous accueillons les autres, tels qu’ils sont. Aujourd’hui, bien souvent dans notre société, on fait semblant de ne rien voir. On croit que, pour accueillir, il ne faut pas dire ce qui est vrai. On change les mots, on fait comme s’il n’y a avait pas de différence, comme si la différence nous rendait moins égaux… Un aveugle devient un mal-voyant ; un sourd un mal-entendant ; une personne âgée un senior ou une personne du troisième âge ; un père ou une mère un parent… Comme si on avait peur de la réalité, et que tout cela nous dérange, en fait ! Je ne suis pas sûr que cela soit réellement de l’accueil. Au contraire, je crois que cela génère de l’exclusion. Car pour accueillir vraiment l’autre, il faut d’abord reconnaître qui il est, en vérité. Sinon ce n’est pas lui qu’on accueille, mais quelqu’un qui n’existe pas !

                    Et cela est vrai même face au mal et au péché. Il nous est arrivé à tous de nous retrouver face à telle personne proche qui est dans une situation de péché. Quelle position adopter alors ? Que faire ou dire devant tant de situations douloureuses, en contradiction avec la loi du Christ, et où pourtant nous ne voulons pas juger la personne qui a peut-être des circonstances atténuantes… ? Si on pardonne, ou si on fait semblant de rien, si on « fait miséricorde », est-ce qu’on ne risque pas de favoriser le mal et de se rendre complice ? Et si on condamne la faute, est-ce qu’on n’est pas intolérant, sans compréhension, ne sachant pas pardonner ? Souvent, on est tenté de répondre en disant : Jésus a fait miséricorde ; il n’a rien dit, il n’a pas pris parti ; il semble que pour lui, il n’y a pas eu faute ; alors il vaut mieux laisser faire… Et on croit que c’est cela la miséricorde : faire semblant de rien, ou laissez faire, parce qu’on croit qu’on n’y peut rien, ou qu’on ne veut pas avoir de problème.

                    En fait, je ne suis pas sûr que cela soit réellement de la miséricorde. Jésus n’a pas fait semblant de rien devant la femme adultère. Il ne lui a pas dit qu’elle était innocente, ou que ce qu’elle avait fait n’était pas grave ; il ne lui a pas dit : « Va et continue », mais « Va et ne pêche plus ». Et il a bien respecté la loi, comme le réclame le Deutéronome. Il a bien dit : « Jetez-lui la première pierre ». Mais il a exigé seulement que celui qui appliquerait la loi ne soit pas lui-même en désaccord avec la loi. Et il a pris les accusateurs à leur propre jeu. En disant cela, Jésus montre bien qu’il ne pactise pas avec le mal, qu’il n’accepte pas le péché de la femme, que sa faute n’est pas indifférente. Il ne minimise pas le péché. Il ne nie pas la réalité de la situation de cette femme, puisqu’il demandera : « Personne ne t’a condamné ? ». Mais il lui a donné une autre dimension. Il l’a ouverte à l’espérance. Il lui a montré qu’en tout, on peut rencontrer l’amour de Dieu, et que ce qui compte, ce n’est pas le mal, mais cet amour de miséricorde.

                    Nous le comprenons en voyant Jésus écrire sur le sol pendant qu’on accuse la femme adultère. Pourquoi fait-il cela ? Pourquoi ne regarde-t-il ni la femme ni les Juifs ? Parce que Jésus refuse de regarder l’humiliation de cette femme et la dureté de cœur des juifs. Parce que Dieu est créateur, et qu’il n’a pas créé le mal. Quand Dieu regarde sa créature, il ne peut pas la voir à partir du mal. Or c’est ce que font les Juifs. Ils ne voient dans la femme que le mal, ils ne la voient qu’à partir du mal, parce qu’ils sont eux-mêmes habités par le mal. Et c’est seulement quand ils sont tous partis que Jésus se redresse et la regarde. Il l’enveloppe de son regard créateur, de recréation, de guérison ; ce même regard recréateur qu’il a eu sur Marie-Madeleine, sur Pierre qui a renié, sur nous qui avons péché… Jésus voit quelque chose de plus grand dans cette femme que son péché. Il voit en chacun de nous quelqu’un de plus grand que ses limites, ses faiblesses, ses péchés, lui qui s’est laissé blesser par l’injustice, qui a pris sur lui la blessure, la souffrance du monde entier. En chacun de nous, il voit quelqu’un qui est aimé infiniment par son Père, quelqu’un qu’il a sauvé par sa mort et sa résurrection. Vous comprenez : Dieu n’est jamais déçu par nous, parce qu’il nous connaît vraiment, depuis toujours, tels que nous sommes ! Et il nous aime malgré nos faiblesses. C’est difficile de croire cela, alors qu’il y a tant de choses en nous que nous ne supportons pas nous-mêmes. Ce n’est pas facile d’accepter ce regard de tendresse de Dieu sur nous. C’est pourtant ce qu’il nous propose chaque jour.

                    Et le Christ nous invite à faire de même : il nous invite à avoir sur chacun, y compris nous-mêmes, un regard qui dépasse ce qui est immédiatement visible, pour aller jusqu’à la vraie réalité, celle que voit Dieu, pour aller jusqu’à ce qui fait la dignité de chaque être humain, quel qu’il soit…. Il nous invite, au lieu de voir d’abord le mal, ce qui est le plus évident, de commencer par voir le bien, et d’entrer ainsi dans le regard recréateur de Dieu. Et c’est ainsi que chacune et chacun d’entre nous, à notre place, par la manière dont il regarde les autres, par la manière dont il sourit aux autres, par la manière dont il tend la main aux autres, chacun et chacune peut transmettre la lumière de Jésus et témoigner de sa miséricorde.

                    Frères et sœurs, dans un instant, nous allons recevoir le Christ Sauveur. Et il va nous regarder comme il a regardé la femme adultère. Que cette Eucharistie nous aide alors un peu plus à découvrir la tendresse de Dieu pour chacun de nous. Qu’elle nous aide à nous laisser regarder par le Christ, tels que nous sommes. Amen.

Mgr Le Vert, en visite pastorale à NDA