Homélie de la nuit de Noël

 Homélie de la nuit de Noël – Année B – 24 décembre 2017

Lectures : Is 9,1-6     Ps 95     Tt 2.11-14     Lc 2.1-14

                  Avez vous remarqué à quel point les deux parties de ce récit sont contrastées et contradictoires ?

– D’abord, un fait divers de misère. Un pauvre petit couple attend son premier enfant. Par décision impériale, il est obligé de prendre la route de Nazareth à Bethléem. Rude voyage. A l’arrivée : aucun accueil et c’est le drame. L’heure de l’accouchement est arrivée. L’enfant est déposé dans une mangeoire.

– Tout à coup, la nuit s’éclaire d’une lumière venue d’en haut. La voix d’un ange se fait entendre. Il annonce à des bergers que le salut du monde est arrivé, que la promesse d’un Messie est réalisée. Et quel signe donne-t-il ? Allez voir le bébé dans sa mangeoire ; c’est le fils du pauvre qui est votre Sauveur !

                    Ce tableau contrasté, c’est ce que nous vivons cette nuit.
Dehors, il fait nuit et le monde va comme il peut. Et plutôt mal ! Violences en Égypte contre une église ; tempête aux Philippines ; lutte contre les djihadistes ; sanctions contre la Corée du Nord, guerres et guérillas aux quatre points cardinaux. Et en plus nos propres soucis, de famille, de travail, d’argent.

                    Et nous sommes entrés à l’église, à Notre Dame des Anges, où tout parle de joie, de promesse accomplie, d’espérance. L’église n’est pourtant pas un lieu de divertissements, on ne vient pas ici pour oublier, mais pour se souvenir de nos raisons d’espérer qui sont plus fortes que tout.

                    Écoutons la voix qui nous dit « oblige-toi » à la joie !

                    S’obliger à la joie, ce jour-là, quand rien humainement n’est pour la joie, c’est en effet aller à contre-courant des forces négatives qui nous entraînent sournoisement. C’est nier que nos erreurs, que la solitude, que le malheur pourraient l’emporter sur nous et avoir le dernier mot. C’est créer une brèche dans nos enfermements, sauter par-dessus les murs de notre propre prison. C’est sortir de nous-mêmes et nous en aller rejoindre une foule bruissante et innombrable : la foule de ceux qui ont refusé d’admettre que l’humanité était abandonnée à elle-même, rameau hasardeux de l’évolution livré à ses peurs, à ses illusions, à ses fureurs sans espérance et sans Dieu dans le monde. Noël est la fête intime de cette foule anonyme de ceux qui peuvent hausser les épaules à écouter nos sermons, mais dont le cœur pourtant soupçonne qu’il y a un message pour eux quand on leur dit : cet enfant est né pour vous ; il ne vient pas comme les autres, apprendre simplement à mourir, mais vous apprendre à vivre ; le ciel s’est souvenu des hommes ; une bienveillance s’est manifestée ; envers chacun de vous un geste s’est dessiné, un signe de grâce a été fait ; Dieu, pas n’importe quel Dieu, mais le Dieu d’Abraham, le Dieu qui crée les mondes, y fait circuler les sèves de sa tendresse, vous envoie son Fils.

                    Être joyeux quand tout va bien pour nous, quand notre santé est florissante, que la chance nous sourit, qu’il y a un relatif bonheur à la maison, c’est humain, c’est bon, il ne faut pas s’en priver, il faut même en rendre grâce. Mais enfin il n’y a pas besoin d’une invitation du ciel pour nous livrer à cette joie. […]

                    Mais s’obliger à la joie de Noël dans le moment de notre vie, ou dans les endroits de notre cœur où il fait peine, où il fait nuit, où il fait froid, c’est se livrer assurément à quelque chose d’insolite. C’est avoir un grain de folie […] ; c’est entrer dans la ronde d’un Alléluia qui traverse les siècles, qui a commencé même de résonner dès avant les siècles, dès avant le monde, comme l’insinue St Paul lorsqu’il s’écrie dans sa lettre aux chrétiens d’Éphèse : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ. Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus le Christ : ainsi l’a voulu dans sa bienveillance à la louange de sa gloire et de la grâce dont il nous a comblés en son Bien Aimé » (Ep 1,3-6)

                    Nous sommes des enfants de Dieu. Nous devons nous traiter comme des enfants de Dieu. Voilà notre joie.

                    « Gloire à Dieu et paix aux hommes qu’il aime ».

Philippe Marxer sj