Vendredi Saint – Office de la Croix

Homélie du Vendredi Saint – Année A – 14 avril 2017

Lectures : Is 52, 13-53,12     Ps 30 (31)     He 4, 14-16 ; 5, 7-9     Jn 18, 1-19,42

La Passion selon Saint Jean est tellement différente de celle de Saint Matthieu lue le dimanche des Rameaux que je relève trois aspects pour nourrir notre prière.

1. Le procès religieux chez Anne et Caïphe : Jésus s’appuie sur le témoignage de ses disciples pour dire ce qu’il a enseigné… Or on voit Pierre qui renie par trois fois le fait d’être disciple alors qu’il avait juré qu’il donnerait sa vie pour Jésus… Cela nous rejoint dans nos propres contradictions… dans les moments de fort conflit… Comment être témoin ? On voit bien que par nos propres forces nous ne le pouvons pas… L’Esprit Saint peut parler en nous pour témoigner, ou pour nous faire reconnaître notre impuissance et en pleurer amèrement…

2. Dans le procès politique avec Pilate, le  » Voici l’Homme  » est un des points culminant : Jésus, trahi par ses disciples, flagellé, couronné d’épines, revêtu d’un manteau de pourpre, présenté aux grands prêtres, aux juifs et aux gardes :  » Ecce Homo  » : la violence de l’homme va jusqu’à défigurer l’homme et pourtant le croyant peut répondre :  » Voici Dieu « .

                   Dans La nuit, Elie Wiesel écrit :  » un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés et parmi eux, le petit Pipel, l’ange aux yeux tristes.
Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef de camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait.
Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent. Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

 » Vive la liberté !  » crièrent les deux adultes. Le petit se taisait.

 » Où est le Bon Dieu ? où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi  ».
Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent. Silence absolu dans tout le camp. A l’horizon, le soleil se couchait.

 » Découvrez-vous !  » hurla le chef de camp. Sa voix était rauque. Quant à nous nous pleurions.

 » Couvrez-vous ! « 

Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, l’enfant vivait encore… Plus d’une demi-heure il resta ainsi , à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant quand je passais devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints. Derrière moi, j’entendis le même homme demander :  » Où donc est Dieu ?  »

Je sentais en moi une voix qui lui répondait :  » Où est-il ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence… »

Ce soir-là, la soupe avait un goût de cadavre…

                    3.  » Femme, voici ton fils. Voici ta mère ! «  Jésus, abandonné de tous, ancré dans sa relation filiale avec son Père, fait un dernier geste de confiance filiale en confiant sa mère au disciple qu’il aimait… Comme s’il nous demandait, malgré toutes nos contradictions, de prendre soin de celle qui lui avait donné la vie, comme s’il accomplissait ainsi le commandement  » Honore ton père et ta mère« … Malgré tout, Jésus fait confiance et donne des responsabilités au disciple qu’il aime… Il confie sa succession au disciple… A nous de prendre soin de cette responsabilité…

Claude Charvet sj