La Sainte Famille

Homélie: Fête de la Sainte Famille – année A – 29 décembre 2019

Lectures :    Si 3, 2-6.12-14    Ps 127      Col 3, 12-21      Mt 2, 13-15.19-23

Prenons garde, en contemplant la famille formée par Joseph, Marie et Jésus, à ne pas nous tromper de mystère. Prenons garde à ne pas verser dans l’idéalisation romantique, dans l’attendrissement facile et compensateur devant un trio qui représenterait l’idéal de la vie familiale. Prenons garde à ne pas rétrécir le prodigieux mystère qui lie Jésus, Marie et Joseph à une simple illustration de ce qu’on appelle communément les vertus familiales. Pour deux raisons.

D’abord parce que nous risquerions le découragement. Aujourd’hui, en effet, le modèle familial est soumis à bien des tribulations, même si, au hit-parade des valeurs, la famille demeure toujours, dans les sondages, la valeur n°1. Dans ce contexte, comparer la famille de Nazareth avec nos propres familles (même si celles-ci ne sont pas toujours des nœuds de vipères, heureusement !), risquerait de nous plonger dans d’inutiles amertumes et des découragements qui n’ont pas lieu d’être.

Ensuite parce que la famille qui est aujourd’hui proposée à notre contemplation n’est pas d’abord un modèle de vertus à pratiquer. Sur les vertus de la famille de Nazareth, l’évangile s’étend guère. Au contraire, pourrait-on dire. Le seul épisode notable de cette vie familiale est celui d’une désobéissance objective et d’une incompréhension mutuelle : c’est la fugue de Jésus adolescent lors du pèlerinage à Jérusalem, c’est l’incompréhension de ses parents devant son apparente inconscience, c’est l’incompréhension de Jésus devant l’incompréhension de ses parents ! Comme modèle de communication dans une famille, on fait mieux…

Non, la famille que nous avons à contempler n’est pas d’abord un modèle de vertus à pratiquer. L’évangile n’est pas un manuel de morale, une bande dessinée pour l’édification des vertus sociales et privées. L’évangile est d’abord le récit d’une aventure de foi : l’aventure de Jésus, habité par une foi, une confiance unique en son Père du ciel.

Cette foi, il l’a découverte et apprise d’abord chez ses parents eux-mêmes. Et ce qui caractérise la famille que Jésus a formée avec ses parents, ce n’est pas d’abord qu’elle ait été une famille exceptionnellement vertueuse, mais c’est qu’elle a été une famille exceptionnellement habitée et exceptionnellement soudée par la foi. La foi, c’est-à-dire la confiance – confiance en Dieu, confiance les uns dans les autres.

Jésus n’est pas le fils de Joseph selon la chair. Il est le fils de Marie selon la foi : c’est grâce à la foi de Marie, à la confiance de Marie, au oui qu’elle a dit à Dieu que Jésus a pris chair en elle. C’est grâce à la foi de Joseph, à la confiance qu’il a faite à Marie que Jésus a pu avoir un père et une famille. Ce qui unit cette famille, c’est d’abord la foi : la foi en Dieu, mais aussi la foi, la confiance les uns dans les autres.

Lorsque Marie et Joseph ont retrouvé Jésus au Temple, ils n’ont pas compris les explications de Jésus. Ils n’ont pas compris pourquoi il avait mis cette distance entre eux et lui. Marie a continué, dit saint Luc, à porter cette incompréhension dans son cœur. Elle ne s’est pas mise en colère, elle ne s’est pas révoltée. Elle a continué à faire confiance à l’avenir, à faire confiance à son fils. Elle aura encore beaucoup à faire confiance, parce qu’il se passera encore beaucoup de choses qu’elle ne comprendra pas.

Ce qui peut unir nos familles à nous, ce n’est pas d’abord la vertu. Leur véritable ciment, ce ne peut être que la foi. La foi en Dieu, peut-être. Tant mieux si tous les membres d’une même famille sont unis par une même foi ! Mais nous savons que la foi, avant d’être un ciment, est une graine fragile : la foi a ses époques, et ses éclipses. Il ne dépend pas de nous de croire et de faire croire. La foi est d’abord un don de Dieu. Nous l’avions peut-être oublié au temps de la « civilisation chrétienne », lorsque tout le monde était supposé avoir la foi.

Mais la foi qui peut unir nos familles, toutes nos familles, c’est la foi, la confiance les uns dans les autres. Si, dans une famille, on ne se fait pas confiance les uns aux autres, l’avenir risque fort d’être compromis. Il est parfois très difficile de faire confiance à l’avenir lorsqu’un enfant prend un chemin qu’on ne comprend pas. C’est pourtant ce qu’ont fait Marie et Joseph. Alors regardons-les : ils ont beaucoup à nous apprendre.

Et rappelons-nous : lorsque nous nous demandons si quelqu’un a la foi, regardons d’abord comment il vit. Sa vie respecte-t-elle les valeurs de l’évangile ou non ? Si oui, nous pouvons avoir confiance.

La foi chrétienne est une pratique, avant d’être un catéchisme.

Dominique Salin sj